Sami Tchak : « le Togo, le peuple et l’armée »

Sami Tchak : « le Togo, le peuple et l’armée »

Auteur: Sami Tchak

Organisation affiliée : Le Point Afrique

Type de publication : Tribune

Date de publication : 19 novembre 2017

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*Les Wathinotes sont des extraits de publications choisies par WATHI et conformes aux documents originaux. Les rapports utilisés pour l’élaboration des Wathinotes sont sélectionnés par WATHI compte tenu de leur pertinence par rapport au contexte du pays. Toutes les Wathinotes renvoient aux publications originales et intégrales qui ne sont pas hébergées par le site de WATHI, et sont destinées à promouvoir la lecture de ces documents, fruit du travail de recherche d’universitaires et d’experts.

 

Rapports de force

Je sais bien que le pouvoir des Gnassingbé repose depuis cinq décennies sur la constante manipulation grossière à la fois de la légalité et de la légitimité. Mais, surtout, il se tient grâce à des éléments assez objectifs qui lui garantissent pour le moment la position favorable dans les rapports de force avec les oppositions, éléments assez objectifs dont l’unité de l’armée derrière lui comme garant de sa stabilité. Aucun opposant ne l’ignore : ce n’est ni de légalité ni de légitimité qu’il s’agit, mais purement de force.

Les options en jeu

Quand on conteste ce genre de pouvoir, on sait d’emblée qu’il ne suffit pas d’avoir raison, qu’il ne suffit pas de bénéficier d’un soutien populaire. Encore faut-il disposer des moyens adéquats pour contourner ou neutraliser la force sur laquelle il repose. L’une des options, dans ce cas, c’est le coup d’État. L’autre option, puisque l’on ne peut placer ses espoirs dans des urnes sous contrôle, ce sont les mouvements populaires. Mais, objectivement, quelle serait l’efficacité de tels mouvements dans les rapports de force actuels plutôt favorables au pouvoir ? Quelle en serait objectivement l’efficacité si une partie de l’armée ne se désolidarisait pas du pouvoir pour se transformer en artisan d’un autre avenir pour ce pays ?

Le pouvoir des Gnassingbé repose depuis cinq décennies sur la constante manipulation grossière à la fois de la légalité et de la légitimité

Ces questions m’avaient fait penser que l’idéal serait qu’il y ait des négociations et peut-être même une transition avec un rééquilibrage du pouvoir entre la mouvance présidentielle et l’opposition, donc un comité « de salut national » transitoire qui procéderait à la modification de la Constitution, qui limiterait enfin le nombre de mandats à deux, avec effet rétroactif, puisqu’il s’agirait alors de rétablir la Constitution de 1992 que le pouvoir avait violée, un comité de transition qui pourrait créer les conditions de véritables élections présidentielles auxquelles l’actuel président Gnassingbé fils, qui a déjà plus de deux mandats à la tête du pays, ne se présenterait pas.

Des négociations ?

Le contexte a changé : plusieurs journées de marche ont été, sont et seront encore organisées, et le pouvoir, que l’on avait pu croire en véritable danger, semble avoir pris la mesure des événements et compris que sa fin n’est pas pour demain. Donc, s’il y a des négociations, elles viendront de son initiative, et ne consisteront qu’à le renforcer. D’ailleurs, aujourd’hui que la probabilité de voir le combat politique de l’opposition aboutir aux résultats escomptés, le départ du président actuel, ou même le retour à la Constitution de 1992, devient de plus en plus faible.

D’ailleurs, aujourd’hui que la probabilité de voir le combat politique de l’opposition aboutir aux résultats escomptés, le départ du président actuel, ou même le retour à la Constitution de 1992, devient de plus en plus faible.

Il accentue sa pression sur les populations civiles, surtout dans la ville de Sokodé, la plus grande ville de la préfecture dont est originaire le chef de ce « renouveau politique », Tikpi Atchadam, de confession musulmane, détail qui a son importance, et dans deux autres villes aux populations elles aussi musulmanes dans leur grande majorité, Bafilo et Mango. Dans la ville de Sokodé, où deux militaires auraient été lynchés, mais où, avant ces morts, il y avait déjà eu des morts civils, où l’arrestation d’un imam avait créé un climat favorable à des débordements, dans cette ville donc, et des preuves matérielles en circulent tous les jours sur les réseaux sociaux, les militaires ne fixent que si peu de limites à leur brutalité. Ils ont ainsi réussi à provoquer de constantes fuites de femmes, d’hommes et d’enfants, dont certains se sont réfugiés dans des pays limitrophes.

Le rôle de l’armée

Il ne me semble pas nécessaire de procéder ici à un inventaire des crimes commis par l’armée sur les populations civiles, des crimes qu’elle continue de commettre, en se servant de prétextes habituels : recherche des auteurs de violence contre les militaires, recherche des armes que des manifestants auraient arrachées à certains militaires… Elle a le monopole de ce que l’on nomme la violence légitime, dont elle use, voire abuse, en général lorsqu’il s’agit de protéger le pouvoir contre les conséquences souhaitées des contestations légitimes.